DES PROTECTIONS ANTI-ONDES ? MIDI LIBRE ET LA PSEUDOSCIENCE.
09 févr. 2018Je souhaitais, depuis quelque temps, rédiger un petit article sur les ondes électromagnétiques (que j'appellerai dorénavant ondes EM dans un soucis de clarté), manifestation naturelle vaste et complexe. Puis, le mercredi 24 janvier 2018 est paru, dans les pages virtuelles du journal Midi Libre, un article (A lire ici) d’une qualité journalistique toute relative. Celui-ci a cependant le mérite de me donner l'occasion de traiter le sujet, tout en faisant une petite critique des discours alarmistes et "anti-ondes".
Abordant sans le moindre sérieux le sujet controversé des ondes EM, l’article livre un condensé classique de sensationnalisme. Midi Libre, comme beaucoup de journaux, manque cruellement de personnel qualifié en journalisme scientifique. Là où l’on pourrait attendre d’un journaliste un minimum d’investigation, le présent article n’aura fait que rapporter les propos d’un « inventeur de génie », sans en analyser un seul instant la véracité, laissant à tout lecteur non averti le loisir d’en gober tout de go les affirmations.
Originaire de l’Hérault, l’inventeur génial se prénomme Pascal Duthilleul. Fort d’une dizaine d’années de recherches, selon l’auteur, M. Duthilleul a mis au point un produit révolutionnaire. L’article le clame dans son titre et annonce sans détours que l’homme est le concepteur d’« une protection contre les ondes EM ».
Chez Pascal Duthilleul, « les dossiers scientifiques et autres rapports d’études s’amoncellent », peut-on lire. Un long travail de compilation et de recherches, visiblement, qui s’étalerait sur environ dix ans. On est donc en droit d’attendre de l’intéressé un point de vue objectif faisant écho au consensus scientifique, puisque le propre d'un consensus est de dégager une tendance dominante dans les conclusions des études à l'échelle mondiale.
On apprend par la suite que « ces années d’investigation ont débouché sur la commercialisation d’un produit […] permettant de stopper les effets des ondes EM ». Donc non, il n'y aura pas d'avis objectif, puisque l'on est là dans une affirmation contraire au consensus établi. De quels effets nous parle-t-on précisément ? Nous ne le saurons pas. Ici, on nous parlera vaguement, avec quelques précautions d'usage, d'ondes qui « sont susceptibles d’interférer avec le fonctionnement biologique ».
Voyons cela de plus près...
En 2011, le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer), a classé les champs de radiofréquences de la téléphonie mobile dans son groupe 2B « peut-être cancérogènes pour l’homme ». Mais quel est, concrètement, le sens de cette classification ?
Le groupe 1 rassemble les agents aux preuves de cancérogénicité suffisantes chez l’humain et chez l’animal.
Le groupe 2A rassemble les agents aux preuves de cancérogénicité suffisantes chez l’animal mais limitées chez l’humain.
Le groupe 2B rassemble les agents aux preuves de cancérogénicité suffisantes chez l’animal mais insuffisantes pour l’humain, ou aux preuves limitées chez l’humain et chez l’animal.
Le groupe 3 rassemble les agents aux preuves de cancérogénicité insuffisantes chez l’humain et chez l’animal.
Le groupe 4 rassemble les agents aux preuves de non cancérogénicité avérées chez l’humain et chez l’animal (un seul agent à ce jour).
Cette classification dans le groupe 2B indique par conséquent que malgré la quantité d’études réalisées depuis ces dernières décennies, aucune n’indique formellement l’existence d’une quelconque nocivité chez l’homme. A l’inverse le traitement médiatique du classement a été, pour ne pas rompre avec les vieilles habitudes, l’occasion d’affirmer des effets clairement nocifs, et de crier au scandale sanitaire alors même qu’aucune des conclusions du CIRC n’allait dans ce sens.
De plus l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) publiait sur son site en 2014 que « un grand nombre d’études ont été menées au cours des deux dernières décennies » et que, « à ce jour, il n’a jamais été établi que le téléphone portable puisse être à l’origine d’un effet nocif pour la santé ».
Nous sommes donc tout à fait en droit de nous demander quelles sont ces fameuses études prouvant la nocivité des ondes de téléphonie mobile que M. Duthilleul aurait glanées depuis dix ans. L’article, bien sûr, n’en fournira aucune. Cette absence totale de sources, bien pratique, doit alarmer tout lecteur : une affirmation nécessite des preuves via des sources fiables, faute de quoi elle ne doit pas être prise pour argent comptant.
Passons sur l’aparté hors sujet sur le satellite Planck et sur Nikola Tesla, servant probablement de cautions scientifiques pour appuyer le propos, ainsi que sur le fait que M. Duthilleul soit présenté comme autodidacte. S'il est parfaitement possible d'être autodidacte dans un domaine et de savoir globalement de quoi on parle, cela ne rend pas pour autant notre avis supérieur aux experts, ni prévalent sur le consensus mondial.
On nous apprend ensuite que les découvertes révolutionnaires de M. Duthilleul n’ont hélas pas réussi à lui obtenir le soutien de la région. Mais notre génie incompris ne s’est pas démonté. Il a directement fait appel à une société, Wave Protect France, qui a sauté sur l’occasion. S'adresser à une société dont les dirigeants sont déjà convaincus de la nocivité des ondes EM était évidemment le meilleur moyen de ne pas essuyer de nouveau refus. Ont ainsi été commercialisés des brassards, des talonnettes mais aussi des broches qui, si l’on en croit le site internet, « atténuent quasiment 100% les ondes EM et garantissent ainsi une protection maximale ». Atténuent comment, et protection de quoi, nous n'en saurons pas plus.
Toujours sur le site, un onglet « pôle recherche » nous apprend que chez les laboratoires Wave Protect France, « nous recherchons constamment à faire progresser notre dispositif et ses champs d’applications car les ondes sont omniprésentes et les effets sont incontestablement présents partout ». Qu’importe que la quasi-totalité des études dans le monde statuent tantôt sur des preuves insuffisantes, tantôt sur l’absence de preuves, et qu’aucun effet significatif n’ait été constaté ces dernières décennies : ici, on y croit dur comme fer, car pour vendre il faut savoir rendre son produit indispensable.
On nous fera même miroiter quelques compte-rendu d’études qui, malheureusement, ne mènent littéralement à rien, puisque les liens présentés n’ouvrent aucunes pages. Afficher de prétendues recherches dans une jolie vitrine mais ne pas les rendre accessibles, voilà qui s'avère bien pratique. J'ai également pu remarquer que leur formulaire de prise de contact ne fonctionnait guère plus, et ma demande sur les réseaux sociaux pour obtenir les rapports de mesures effectués pour leurs produits sera aussi restée sans réponse.
Le groupe Emitech est quant à lui présenté comme le laboratoire ayant « validé l’ensemble de ses recherches ». Caution technologique sans la moindre valeur, puisqu’après prise de contact avec le groupe, j’ai pu obtenir la réponse suivante : « notre mission consiste à réaliser des mesures dans les règles de l’art mais pas à en interpréter les résultats et cela encore moins en terme de santé publique. » La vocation de ce laboratoire n'est donc en aucun cas de valider des recherches, mais simplement d'effectuer les mesures demandées par un client, ni plus ni moins.
Et, comble de l’ironie, l’article nous apprendra que M. Duthilleul a réussi « en 2013, preuves à l’appui, à justifier qu’il y a des ondes EM de partout et surtout dans les téléphones cellulaires ». Devoir faire 10 années de recherches avant de découvrir l’existence d’ondes EM générées par les téléphones portables, en 2013 et preuves à l’appui, est comparable à un passionné de cuisine prouvant que le feu sous sa casserole dégage de la chaleur. Une performance de taille, donc...
A titre d'information, les communications par le biais des ondes EM ont pour la première fois été théorisées en 1893 par Nikola Tesla en personne, les navires de pêche se sont équipés de radiotéléphones dès la fin des années 1920, et le premier téléphone portable est apparu aux Etats-Unis en 1973. Au-delà du fait que parler d'ondes dans un téléphone n'a pas grand sens, comment peut-on alors décemment en arriver, en 2013, à prétendre « prouver l’existence d’ondes EM dans les téléphones portables », alors même qu’elles sont les bases de la télécommunication depuis plus d’un siècle, et par extension celles de la téléphonie mobile depuis plus de 40 ans ?
Soyons sérieux une minute.
Une onde peut se définir comme la propagation d’une perturbation dans un milieu. Pensez, par exemple, aux ondes sonores qui se propagent dans l’air.

Pour mieux se représenter ce qu’est une onde, on utilise souvent l’analogie d’une pierre que l’on jette dans une étendue d’eau : la pierre provoque une perturbation à la surface du liquide, perturbation qui se répand en cercles concentriques depuis le point de chute, et donc dans toutes les directions.
Eh bien, il en va plus ou moins de même pour les ondes EM. A ceci près qu’elles n’ont pas besoin d’un milieu solide, comme l’air ou l’eau, pour se répandre. Le vide leur convient parfaitement bien, et c’est d’ailleurs en le parcourant qu’elles atteignent leur vitesse maximale (la fameuse vitesse de la lumière).
Tout comme il existe plusieurs types d’ondes sonores (infrasons, sons audibles, ultrasons), il existe de la même façon plusieurs types d’ondes EM. La plus connue étant la lumière visible. Car oui, si vous pensez que vous êtes sensibles aux ondes EM et qu’elles nuisent à votre santé, tenez-vous à l’écart de la lumière du Soleil : celle-ci est en moyenne 500.000 fois plus énergétique que les ondes EM de la téléphonie mobile.
En physique, une onde EM est caractérisée par différentes données. Les plus souvent évoquées sont la longueur d’onde et l’amplitude. La longueur d’onde est, concrètement, la distance séparant deux crêtes de vagues successives, tandis que l’amplitude est en quelque sorte la hauteur de ces vagues et détermine la puissance d’une onde. Plus on s’éloigne d’une source émettrice, plus la puissance reçue diminue.
En réalité, la puissance reçue est inversement proportionnelle au carré de la distance qui vous sépare de la source. A 4 mètres de distance, par exemple, vous recevez une onde 4 fois moins puissante qu’à 2 mètres, car vous avez multiplié votre éloignement par 2, et donc divisé la puissance par 2². Ainsi à 6 mètres, vous recevez une onde 9 fois moins puissante qu’à 2 mètres (6 = 2 x 3 => 3² = 9). A 10 mètres, 25 fois moins puissante, etc…

Démonstration d'une cage de Faraday.
Cependant, il est plus que compliqué de se protéger des ondes EM, hormis à l'intérieur d'une cage de Faraday, à l'intérieur de laquelle il serait bien compliqué de vivre... En tout cas, elles ne peuvent pas être supprimée comme par magie. C’est beaucoup plus compliqué que ça. Lorsqu’une onde EM frappe la surface d’un matériau, elle peut être :
- Absorbée par les atomes de cette surface : l’énergie de l’onde est convertie en énergie électronique, mais peut être restituée sous forme d’un nouveau rayonnement électromagnétique, ou sous forme d’agitation de l’atome, traduisible par une augmentation de chaleur.
- Réfractée, c’est-à-dire déviée : l’onde traverse l’objet mais sa course est modifiée selon un certain angle. C’est ce qui se produit lorsque la lumière traverse du verre, de l’eau, etc…
- Réfléchie : la lumière rebondit alors sur l’objet. Elle est soit réémise avec un angle particulier (ce qui se produit avec un miroir, par exemple), soit diffusée, c’est-à-dire réémise dans toutes les directions.
Prenons maintenant la broche (ou tout autre ustensile) mise au point par M. Duthilleul, commercialisée par Wave Protect France, et appliquons les différentes réactions possibles :
- Dans le premier cas, soit les ondes reçues par la broche sont réémises, ce qui ne correspond nullement à un phénomène de « protection », soit elles sont converties en chaleur et la température de la broche augmente. De plus, comme nous l'a appris la physique, tout corps ou objet émet un rayonnement électromagnétique du fait de sa température… C’est ce rayonnement qui est à la base du fonctionnement des caméras thermiques, qui permettent de voir le rayonnement dégagé par le corps humain ou tout être vivant (celles-ci sont en moyenne 10.000 fois plus énergétiques que les ondes employées par la téléphonie mobile). Dans les deux cas de figure, par conséquent, il y a toujours émission d’ondes.
- Dans le second cas, les ondes traversent la broche, changeant légèrement de direction. Aucun effet de protection là-dedans, encore une fois.
- Dans le troisième cas, les ondes rebondissent. Mais ce n’est pas magique : elles ne le font qu’en entrant en contact avec la broche. Le reste des ondes vous traversera tout naturellement, comme elles l’auraient fait sans la broche. Ce cas est particulièrement intéressant dans le cas d’une housse ou d'une coque de téléphone. La source des ondes étant l’intérieur même du téléphone, elles s’en éloignent donc de façon concentrique. Si vous placez au dos du téléphone une housse qui, admettons, réfléchira les ondes, elle renverra tout simplement dans la direction opposée celles qui la heurteront. La direction opposée, dans le cas présent, étant votre tête. Ce qui aura pour conséquence, au final, de vous exposer aux ondes EM se répandant dans votre direction, ainsi qu’à une partie des ondes qui se répandaient dans l’autre direction. En définitive, avec cet équipement, vous seriez plus exposés que sans.

Pour conclure, les prétentions de ces gadgets, aux prix exorbitants compte-tenu de leur inutilité, sont ridicules. Aucune broche, aucun brassard ni aucunes talonnettes ne pourront en aucun cas « aspirer » les ondes et vous en tenir à l’écart. Comme je l’ai déjà expliqué, elles ne pourront que réfléchir ou absorber celles qui entreront à leur contact, mais guère plus.
A moins, bien entendu, que Pascal Duthilleul ait pu contenir de petits trous noirs dans ses « inventions révolutionnaires », les trous noirs étant les seuls objets en mesure d’emprisonner les ondes EM… Avant de vous jeter sur ces gadgets qui aujourd’hui foisonnent, posez-vous les bonnes questions. Que savons-nous des ondes EM ? Comment se comportent-elles ? Que savons-nous sur leurs effets ?
N’accordez pas aveuglément votre confiance à quiconque prétendra « avoir fait ses propres recherches » et ainsi « détenir des vérités cachées ». Des personnes étudient ces phénomènes partout dans le monde, des centaines d’études ont été réalisées, d’autres sont toujours en cours, d’autres encore seront mises au point à l’avenir.
Et si l'absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence, il convient cependant de ne pas céder à la panique, de ne pas se laisser embobiner par le sensationnalisme des médias qui veulent avant tout être lus, et surtout de ne pas jouer le jeu des marchands de peur qui, soyez-en sûrs, auront toujours de belles babioles quantiques semi-magiques à vendre, non pas pour vous « protéger », mais trop souvent pour remplir leur porte-feuille sur le dos de personnes prêtes à croire leurs allégations faute d'informations correctes et impartiales.
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Sources :
OMS : Champs électromagnétiques et santé publique.
AFIS : Résultats scientifiques, expertise et médias.
Agence Science Presse : Ondes, ça fait plus mal quand on en parle.


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